samedi 31 mars 2012

Zombies, vampires et onirisme

   Certains cauchemars m'accompagnent depuis l'enfance. J'ai le souvenir de rêves récurrents et assez atroces pour qu'ils gardent leur saveur initiale à chaque répétition... Il était souvent question de vampires.
Mon premier vampire a été Klaus Kinski dans Nosferatu:


   Pas très glamour celui-ci, avec ses crocs tordus, effrayant à souhait, c'était plutôt une caricature de démon, moi je préférais la vision romantique du vampire. J'étais fascinée par leur allure froide et distante, leur classe et leur charme, et surtout par leur besoin secret de se nourrir de quelqu'un. Pas de chance si tu te laisses captiver par le regard intense du vampire, après t'avoir intrigué et séduit, faisant mine de t'embrasser, il plante ses crocs acérés (soudain apparus) dans le creux de ta gorge et se nourrit de ton sang, de ton âme. Une autre caractéristique me glaçait: il fallait avoir invité le vampire a rentrer chez soi pour qu'il puisse revenir dans la nuit assouvir sa faim. C'était ta propre confiance qui te trahissait...

   Une nuit, la petite Rose a rêvé de la première maison de son enfance. Dans ce rêve, elle était en bas dans la cuisine avec sa maman et le petit Nils. Soudain, quelque chose a changé dans sa mère, était-ce son visage? sa voix? La petite Rose se rend compte que sa mère n'est plus la même, elle est devenue brusque et effrayante et surtout, elle veut lui faire du mal. Pire, à l'instant même ou la petite Rose a pris conscience de ce changement, sa mère l'a su. Le fameux "Je sais que tu sais que je sais...". Sa fille est devenue un danger et il faut la faire taire. La petite Rose s'enfuit, monte 4 par 4 les escaliers jusqu'au couloir qui lui servait de chambre à l'époque. Le visage de sa mère a changé, elle hurle maintenant, un sourire dément sur la face. La petite Rose est terrorisée, elle sait que l'étage est une impasse. Elle se jette sur son lit, dernier recours complètement illusoire. Sa mère est sur elle maintenant, c'est la fin. La petite Rose a tellement peur qu'elle commence à rétrécir, elle devient de plus en plus petite pour échapper à sa mère. Elle est si minuscule qu'elle parvient presque à disparaître, cachée sous les plis du drap que sa mère fouille avec une avidité féroce. Réveil.

   Ces derniers mois, alors que je déchirais le voile qui protégeait mon enfance, mes cauchemars avaient plutôt des airs de fin du monde. Au début, ils étaient angoissants, j'errais dans des villes post-apocalyptiques détruites, en tentant de fuir des hordes de zombies. Je tentais de fuir, de me cacher, j'étais tétanisée et me réveillais couverte de sueur, un sale goût dans la bouche. Petit à petit, le scénario s'est modifié, dans certains rêves je me retrouvais même armée de coutelas et de machettes et je dézinguais ces zombies à gros coups tranchants dans la tête et les bras. Toujours aussi effrayant, un peu gore aussi, mais beaucoup plus satisfaisant: j'arrivais à agir et me défendre.
   Mon dernier rêve de fin du monde due à une attaque massive de zombies s'est plutôt bien déroulé, je courais chercher ce qu'il nous fallait pour survivre dans des supermarchés saccagés: de l'eau, des armes, de la bouffe. Nous, c'était Balthazar, moi et des amis proches. On se cachait dans un immense bateau et on mouillait la nuit dans un archipel bien à l'abri. Plus rien à voir avec la peur tétanisante des débuts. Oui, je suis devenue plutôt bonne pour gérer les attaques massives surgies du passé, je donne même plutôt dans la recherche créative de solution. Le contexte a changé aussi: mon univers s'est écroulé certes, mais il y a une suite, un nouveau départ, une nouvelle histoire.

   R.





Rechute et transfert

   Ça faisait un moment que je ne m'étais pas connectée, je reviens donc, cher lecteur, avec des nouvelles du front. Ces derniers temps, l'ambiance n'a pas été au beau fixe...
   J'ai arrêté le cannabis depuis presque une semaine maintenant: je n'en ai plus chez moi et je ne veux plus passer commande. Mon sommeil est meilleur, je rêve à nouveau, mes réveils sont plus faciles mais le soir c'est difficile... Je n'ai plus mon échappatoire, je ne peux plus fuir, alors j'angoisse, je cogite, je pète les plombs et je me (re)fait du mal, je culpabilise moins mais la douleur est là. J'ai l'impression de régresser à nouveau, de reculer émotionnellement de 2 pas. Nina a été surprise par mon arrêt cannabique, selon elle c'était prématuré, je me suis enlevée une béquille et j'ai rompu l'équilibre que j'avais réussi à instaurer dans mon quotidien. Pourquoi avoir arrêté? L'envie de faire un enfant dans un futur pas trop éloigné et encore abstrait, me défaire de cette dépendance qui devenait envahissante, j'avais quadruplé ma conso ces dernières semaines et petit à petit, j'avais transgressé les règles que je m'étais fixées: pas en semaine, juste un pétard, pas après 10h en semaine...


   Cela explique aussi ma désertion du blog au mois de mars: gros manque de motivation et léthargie opiacée.
   Cette semaine, au niveau émotionnel, j'ai eu de gros doutes dans ma relation avec Balthazar, à certains moments j'ai même ressenti de la haine contre lui, il m'a insupporté, je l'ai détesté, il m'a dégoûté physiquement et moralement. Pas facile à admettre, encore moins à partager avec l'intéressé! Je n'ai pas osé lui dire tout ça, mais il m'a confié ses inquiétudes et j'ai eu du mal à le rassurer. Au contraire, j'ai repoussé tout contact, toute tentative d'approche de sa part. J'étais une pierre, un bout de bois sec et mort, je n'arrivais à ressentir que du vide et du froid. D'un autre côté, cette absence d'émotion était parfaitement justifiée par un repli sur moi-même: en fait, j'avais l'impression de me protéger.

    Pour Nina, cette haine est un transfert.   "Le transfert en psychanalyse, est essentiellement le déplacement d’une conduite émotionnelle par rapport à un objet infantile, spécialement les parents, à un autre objet ou à une autre personne, spécialement le psychanalyste au cours du traitement." (Merci Wikipédia)
  
 Cette haine viscérale que j'ai projeté sur Balthazar est en fait celle qui revient de droit à mon père. Celle que j'aurais dû ressentir et exprimer à mon père lorsque j'étais une petite fille vulnérable et que je n'avais absolument aucun moyen de le faire. Il s'agirait également d'une déconnection de mes véritables sentiments. Ah oui? J'aurai besoin de savoir comment reconnaître les vrais sentiments des transferts, est-ce qu'il y a des indices? Comment distinguer la réalité du fantasme? D'un autre côté, Nina me répète que j'ai besoin d'être à l'écoute de ce que je ressens... J'ai une vague impression d'avoir voyagé dans la matrice...
   Conclusion de cette histoire: je vais mieux mais j'ai envie de me rouler un énoooorme pétard.

You take the red pill and you stay in Wonderland and I show you how deep the rabbit-hole goes. 
   Ah oui! Mes parents ont prévu de venir nous rendre visite au mois de Septembre. D'ici là, je serai prête, forte, armée et protégée pour pouvoir vivre avec eux sans trop de conséquences néfastes pour moi. Nina avait même parlé de m'aider à préparer cette visite, mais voilà, depuis ma "rechute" elle pense que c'est trop tôt, que je devrais reporter. Je ne sais pas quoi penser, je suis déçue, j'ai peur d'être un cas incurable. J'ai besoin d'espoir, pas qu'on me traite comme une petite chose fragile.

   A bientôt,
   R.


samedi 3 mars 2012

A la recherche de ma sexualité...

   Le sexe. Voilà la matière de mes entretiens avec Nina, ma psychothérapeute, ces dernières semaines. Le sexe, ma sexualité et mon asexualité qui dure depuis très longtemps. Mon amour pour Balthazar est riche et profond, mais c'est un amour platonique. Du désir je n'en ai plus depuis quelques années et je me rends compte que mon désir d'avant, ma rencontre avec d'autres hommes n'était pas motivée par un désir sexuel mais par de la curiosité, du défi, de la soumission, de la vengeance ou de la perversité... Bref, il est temps de s'attaquer au coeur du problème...

   Selon Nina, le sexe est un "jeu" entre adultes consentants, c'est la façon de jouer des adultes. Je venais de lui raconter un souvenir de la petite Rose. 
   Il y a très longtemps, une petite fille accompagne sa grand-mère à un thé chez des amies à elle. La petite Rose est extrêmement timide et n'ose pas regarder les adultes en face. Elle murmure un bonjour et espère qu'on la laissera seule explorer la maison ou le jardin pendant que les adultes parlent entre eux. Eh bien non. La petite Rose se retrouve assise à la même table que ces vieilles dames pomponnées qui la mange du regard. On la questionne, elle ne desserre pas les lèvres, petits poings contractés sur les genoux. On rigole, on la sermonne avec condescendance, il ne faut pas être timide comme ça voyons. La petite Rose se sent de plus en plus mal car elle aimerait faire plaisir à sa grand-mère mais c'est pire, elle a honte d'infliger cette déception à sa grand-mère qu'elle aime, qui est douce et gentille avec elle. On lui sert un verre de quelque chose, elle n'ose pas y toucher, elle veut juste qu'on l'oublie, elle veut disparaître. 
   Au bout d'un moment, la dame-hôtesse, veut lui faire plaisir et ramène un carton plein de Barbie et de vêtements de poupées qui appartenaient à sa fille, elle vide le carton devant elle. Rose murmure un merci. Le supplice est à son apogée pour Rose qui, la bouche sèche, fixe les nervures du bois de la table. Les dames sont mal à l'aise, sa grand-mère aussi. Son regard dévie d'un millimètre, ces poupées sont fabuleuses, elle rêverait en secret de jouer avec mais elle n'y touchera pas. Elle attend, la boule au ventre, les mâchoires serrées, ce supplice finira bien par s'arrêter. 

Image volée d'un blog sans autorisation, pardon, mais elle convient tellement...
   Pour Nina, peut-être que je ne m'autorise pas à jouer maintenant au sexe de la même manière que je me suis interdit de jouer avec ces poupées. 
    Je ne sais pas si cela suffit à tout expliquer mais ça a du sens, le sexe n'est pas la seule chose agréable que je m'interdit de faire, de dire ou de penser. J'ai plutôt souvent eu du mal à me faire plaisir sans culpabiliser, sans me dire que je ne le méritais pas, sans me faire du mal après comme s'il y avait un prix à payer. Enfin, en ce moment je travaille à une meilleure estime de moi, et selon Nina en continuant sur cette voie, en laissant Balthazar rentrer dans mon intimité, le rapprochement se fera au fur et à mesure. 
   On verra bien ce que ça donne. Je pense juste que ça sera un peu plus compliqué que ça. Jeudi, j'ai réussi à formuler une grosse peur que j'ai par rapport au sexe. L'image de dureté, de violence que mon père m'a donné dans mon enfance des relations que je pouvais avoir avec un homme, peur, douleur, sadisme, soumission... J'ai atrocement peur d'avoir une sexualité déviante, anormale... L'avoir formulé m'a fait du bien, je n'en ai pas parlé à Balthazar car j'ai honte... C'est troublant aussi de l'écrire noir sur blanc sur un blog, vive l'anonymat!

   R.
   

vendredi 2 mars 2012

Mishima

  Je viens tout juste de terminer une très bonne biographie de Yukio Mishima (de Jennifer Lesieur). Cet auteur et poète japonais s'est rendu tristement célèbre le 25 Novembre 1970 en commettant un des derniers seppuku du 20ème siècle à l'âge de 42 ans. Il s'agit d'un suicide rituel de guerriers japonais de la Société du Vent Divin (Kamikaze), une mort pour l'honneur. Techniquement, Mishima s'est ouvert le ventre de gauche à droite à l'aide d'un poignard. Il se fait ensuite décapiter à coups de sabre par un camarade qui subira le même sort que lui.


   La mort imprègne toute l'oeuvre de Mishima, son idéal esthétique est le jeune et viril héros promis à une mort violente au combat pour défendre sa nation ou l'empereur. L'érotisme et la sensualité sont aussi liés à la mort "choisie" et il décrit également dans certaines de ses oeuvres des suicides en couple. Apparemment, il associe très tôt le désir sexuel à la mort puisqu'il décrit dans Confessions d'un masque sa première attirance sexuelle pour ce tableau du martyre de Saint-Sébastien:

Saint-Sébastien de Guido Reni
Mise en scène de Mishima
   Ce qui attire Mishima, c'est le regard extatique du jeune homme en train de mourir, le plaisir se trouverait donc dans la souffrance et le summum de ce plaisir dans la mort violente. Malgré ce fantasme Mishima n'est pas devenu tueur en série mais écrivain, auteur de pièces de théâtre et acteur. La mort l'accompagne dans sa vie et dans son oeuvre. Pour lui, réussir sa vie, c'est réussir sa mort et il vaut mieux qu'elle arrive dans sa jeunesse. De préférence une mort choisie avec un prétexte "noble" comme la guerre ou l'honneur. 
   Pour concrétiser cette pulsion morbide, Mishima ne fait pas dans la dentelle, il crée une milice apolitique (clairement de droite quand même) avec camp d'entraînement, nostalgie de la grandeur du Japon d'autrefois et vision romantique de la mort au champ d'honneur. C'est la Société du Bouclier (Tatenokai). Mishima veut faire un putsch pour changer la constitution de 1947 qui interdit au Japon d'avoir une armée suite à la défaite de la Seconde Guerre Mondiale, affront inadmissible pour Mishima qui veut rendre sa souveraineté au Japon. Le 25 Novembre 1970, après une prise d'otage plus ou moins ratée, Mishima réussit néanmoins sa mise en scène et se donne la mort devant la presse et son armée.

Mishima quelques instants avant sa mort

   Cette mort, il l'a anticipée, préparée, savourée toute sa vie. Il l'a mise en scène au théâtre, dans ses romans, quelques mois avant sa mort il organise des rétrospectives de son oeuvre, expose le sabre avec lequel il sera décapité. Quelques jours avant sa mort, il se fait photographier chez lui pour une série intitulée La Mort d'un Homme, où il est immortalisé dans diverses saynètes morbides, dont un seppuku.
  
Mise en scène de Mishima
   Difficile de ne pas mettre en relation cette fascination pour la mort avec l'enfance de Mishima. Il a été littéralement enlevé à ses parents dès sa naissance par sa grand-mère paternelle Natsuko qui le coupe du monde et l'oblige à prendre soin d'elle. Mishima vit cloîtré dans la chambre de sa grand-mère, semi-démente, elle lui interdit de jouer avec les autres enfants, de s'exposer au soleil, lui impose des régimes alimentaires fantasques censés le guérir de sa santé fragile. La santé de Natsuko déclinant, c'est Mishima qui la soigne, la masse, la rassure, lui donne ses médicaments, elle en fait un parfait petit infirmier. On imagine la terreur de ce petit Mishima lorsqu'une nuit sa grand-mère, dans une crise se met un couteau la gorge et hurle qu'elle préfère mourir... C'est cette même grand-mère qu'il aime malgré tout qui lui fait découvrir le théâtre No et le Kabuki, elle lui communique aussi sa passion pour la littérature.
   A 12 ans, il quitte enfin ce cocon malsain pour retrouver sa vraie famille. Mais là encore tout n'est pas rose, son père (ancien militaire) décide de l'"endurcir", de gommer son "côté efféminé" en imaginant des jeux sadiques, comme faire semblant de le lâcher sur les rails devant un train qui passe... Il lui interdit également la lecture et encore plus l'écriture. Petit Mishima... blessé, abusé, nié dans sa nature...
   

   Cette biographie est très bien écrite, fourmille d'informations sur l'histoire du Japon, la littérature japonaise et retrace la vie hors-norme d'un ex-enfant blessé fasciné par la mort au destin tragique.
   R.

    

   

mardi 21 février 2012

Happy birthday...

   Je m'étais réjouie un peu trop vite... Ces derniers jours, j'avais retrouvé plein d'énergie, je me sentais un peu plus proche de moi-même, bienveillante envers moi-même, plus saine dans ma relation avec les autres. Il y a eu quelques crises, bien sûr, avec une seule fois une très forte envie de me faire mal mais j'avais réussi à me maîtriser et plus ou moins l'analyser. Bref, j'allais bien. Assez bien pour décider de souhaiter un bon anniversaire à mon père. 
   Et en moins d'une demie heure de conversation, la vilaine honte qui revient, celle qui fait qu'on est moche, petit et sale. La petite touche d'humiliation au détour d'une phrase "innocente", un brin de manipulation, de culpabilisation, je me sens mal, en danger. 
   Mais, depuis que j'ai ouvert les yeux sur mon passé, je vois clair dans leur jeu. Je sais exactement ce qu'ils attendent de moi et à quel moment. En discutant avec eux je retrouve le même vieux costume qu'ils ont taillé pour moi il y a 33 ans. Et la pièce de théâtre continue, sur votre écran si l'appel est par Skype...
   Voilà ce soir ça m'a fait mal. Et ça a duré une heure ou deux avec une impression de régression, une peur, une angoisse vague qui tenaille. Le sale goût amer qui revient dans la bouche. Comme il y a 6 mois, quand j'étais au plus mal, au plus enfoncé dans cette noirceur. Puis, j'ai eu de la colère envers mes parents, envers mon père. J'ai repensé aux anniversaires de mon père. C'était le seul bisou de l'année, que dis-je le seul contact physique que j'avais avec mon père dans l'année à part les claques, coups de doigts ou autres punitions/jeux. Alors oui, forcément, ce contact fait peur. Chacun à notre tour on allait faire un "bisou" à papa pour son anniversaire. Je me souviens comme c'était effrayant. 
   Au premier abord, ce qui frappe la petite Rose c'est cette odeur d'après-rasage qu'il a utilisé pendant toute cette période-là. Un parfum lourd de menace car associé au personnage et à cette crainte qu'il inspire. Elle approche de son papa mais n'ose pas le regarder dans les yeux, c'est trop étrange ce qui va se passer. L'odeur devient plus forte alors qu'elle approche sa petite bouche du visage. "Bon anniversaire papa" à peine soufflé. La bouche qui frôle à peine la barbe qui pique et un peu la peau. Sous cette peau, la petite Rose sent un frémissement de rage, de colère, un animal sauvage qui attend. Même s'il est caché pour le moment il peut resurgir n'importe quand, se défouler sur n'importe qui, imprévisible. C'est déjà fini, le bisou. Lui, bien sûr n'en a pas donné. Il lui serre très fort une épaule d'un geste brutal, maladroit. Il dit: "Merci ma fille" d'un ton ironique, un sourire mauvais. La petite Rose ne le sait pas encore à ce moment-là mais il ne sait pas exprimer ce qu'il ressent, ça lui fait peur, alors il diminue, il rabaisse pour donner le change. Il les regarde patauger chacun à leur tour dans cet exercice affectif où leur maladresse est flagrante. 
   Autre souvenir douloureux, une fois qu'on lui avait acheté une bouteille de vin pour la fête des pères, il a rigolé car c'était de la piquette (c'était le cas, d'ailleurs) puis il a dit à ma mère qu'on avait fait ça juste pour ne pas se faire taper, qu'on était des lèche-culs (il faut dire que ça arrivait parfois). Ma mère avait été blessée car elle nous avait aidés à acheter le cadeau. Avec le recul, c'était un peu ça, un micropeuple de 3 ou 4 enfants qui faisait une offrande à leur dieu. Un dieu merveilleux et terrible, duquel ils attendaient tellement, duquel ils dépendaient fortement. Un dieu de colère noire et de foudres cinglantes. Mais on ne voulait pas seulement éviter une punition, on ne le savait pas à l'époque mais ce qu'on voulait c'était de la proximité, de l'échange, de la gratitude, de la considération, choses que mon père était incapable de partager avec nous. Mais bon, je pense que ce sentiment de toute puissance devait bien lui plaire à l'époque.
  Voilà petite Rose, pardonne moi d'avoir oublié ces "bisous d'anniversaires" tendus et effrayants. Tu n'as plus besoin d'avoir peur maintenant, tu n'as plus besoin non plus de commencer à penser à cet anniversaire 2 mois avant "C'est bientôt l'anniversaire de mon père, il faut absolument que j'y pense". Tu n'es plus obligée d'envoyer un mail, d'appeler s'il n'a pas répondu au mail. D'avoir peur qu'il ne l'ait pas vu et qu'il pense que je l'ai oublié. Rose, tu peux arrêter d'attendre quelque chose de sa part, ce que tu attends il ne pourra jamais te le donner: l'amour dont tu avais besoin il y a 25 ans. 
   Bon, je parle de moi à la troisième personne, il est donc l'heure d'aller dormir... 
Bonne nuit à tous,
R.


      Marilyn Monroe :"Happy birthday Mr President"
     


dimanche 12 février 2012

Martinet

  Mon père était médecin de campagne dans un petit village de l'Ouest de la France. Un jour, un de ses patients lui fit un cadeau dont on se serait bien passé. Je ne pense pas qu'on ait eu droit à des présentations en bonne et due forme à l'époque mais plutôt à une entrée en matière corsée. Le cadeau, c'était un manche en bois de 20cm de long auquel étaient cloutées des lanières de cuir marron d'1m de long. Les lanières avaient une section carrée de 1cm de côté. Du fait maison. Ce cher patient à mon père l'avait fabriqué "spécialement pour vous docteur, je sais que vous avez 4 enfants..."
   Impossible à saboter. Le petit Cham a réussi une fois à couper 2 lanières. Il avait utilisé 2 sortes de ciseaux différents et même un couteau. La petite Rose a dit: "Non, arrête... T'es fou... Fais pas ça, tu vas te faire buter...". Il a fini de couper une lanière au couteau. Quand mon père s'en ait aperçu, il ne l'a pas loupé. La petite Rose dans sa chambre juste à côté a bouché ses oreilles, la boule au ventre. 
   Il y aura eu 2 époques, une avant et une après le martinet. Avant ce délicieux cadeau, il y avait les cuillères en bois, sur les jambes nues, les fesses, les doigts qui essaient de protéger le reste. Douloureux les doigts, les ongles. Avec le martinet, on a compris que les cuillères en bois ça faisait moins mal. La cuillère en bois est devenue la punition du faible, alias ma mère, qui pendant une époque n'utilisait plus que ça pour nous "calmer". 
  A l'époque mon père rentrait tard et pour nous c'était la liberté, on était surexcités, on faisait connerie sur connerie, je pense qu'on était stressés en fait, du retour du "Boucher" (mon frère m'a rappelé ce surnom qu'on donnait à mon père). Ma mère cuisinait et nous on faisait tout pour la rendre dingue, se battre, foutre le bordel alors qu'on devait ranger. Souvent, on avait droit à une bonne raclée à la cuillère en bois. Ça calmait les esprits au début mais on a vite compris que ma mère fatiguait beaucoup plus vite que mon père et que ses coups faisaient beaucoup moins mal! J'ai tout de même le souvenir d'avoir vu des cuillères en bois voler en éclat dans la pièce. Et au bout d'un moment, ma mère s'est mise à nous menacer avec le martinet, puis finalement elle s'en ait servi aussi, mais seulement des petits coups avec les extrémités sur les chevilles et les pieds.

   Au supermarché du coin, ils vendaient des martinets (!) mais avec de tout petits manches en bois et des lanières en plastique transparent de 20 cm de toutes les couleurs, bref, un accessoire de cirque comparé à celui de mon père.
   Le petit Nils en rigolant: "Maman! Regarde le martinet! Il est vraiment minus par rapport au notre! Il doit pas faire mal, celui-là!". Ma mère, un rire genée: "Chuuuut!".

   Le martinet, c'est dans la main de mon père qu'il devenait effrayant. Parfois, il ne s'énervait pas tout de suite et il disait, à table par exemple: "Va m'chercher le martinet" d'un ton sec. La personne visée obtempérait sans moufter. Et d'un coup, ça partait, en martelant la leçon pour qu'elle rentre bien. 
   Le martinet sur un pantalon, c'est douloureux, ça brûle. Le martinet sur les jambes nues, c'est horrible dirait la petite Rose. Quand l'orage est passé, réfugiée dans sa chambre, elle soulève le bord de sa jupe, ça chauffe. Puis les lanières apparaissent en relief sur la peau, en rose fluo, avec parfois une trace de sang au bout. Elle recouvre sa cuisse avec sa jupe et pose doucement sa main sur le tissu, ça chauffe à travers.
 Et après? Je me demande à quoi elle pensait la petite Rose juste après ce moment-là? Impossible de m'en rappeller. Encore plus tard, tout est redevenu calme, chacun dans son coin, on se retrouve mais on parle à voix basse. On montre sa solidarité avec celui qui vient d'être puni avec un "Quel connard..." à peine expiré.
   A cette époque, le martinet a disparu quelques fois, disparitions volontaires orchestrées par l'un de nous 3. Malheureusement, ces expéditions punitives se terminaient en général très mal pour nous tous. Je ne sais pas ce qu'il est devenu ce fameux martinet, je pense que mes parents s'en sont débarrassé lorsque nous avons déménagé à l'étranger (à mes 13 ans). J'espère qu'ils n'en ont pas fait cadeau à quelqu'un d'autre.


Roger Ballen Ambivalence (2003)  

   
      

mardi 7 février 2012

Les limites de la violence

   Je constate sur les forums que beaucoup de gens se demandent: "suis-je victime de maltraitance?".
Moi aussi je me suis posée cette question au début de ma prise de conscience. C'est comme si on n'osait pas se l'avouer, mais on a un doute. Peut-être que oui, peut-être que non... mais non c'est pas possible...

   Exemple de discours intérieur:
   Oui d'accord, on a eu une éducation stricte mais on a eu une bonne éducation, d'ailleurs moi et mes frères et soeur, on est devenu des gens biens avec des valeurs saines comme l'honnêteté, le respect des autres. Bien sûr que la violence est quelque chose qui nous révolte mais les coups qu'on a reçu, c'était pour notre bien! Et puis une paire de claques ça n'a jamais fait de mal à personne, au contraire ça remet les idées en place. Non, quand j'y repense on était vraiment difficiles, à nous 4, ça n'a pas dû être facile pour nos parents tous les jours!

   Il y a un an environ, j'ai eu cette discussion avec ma mère.
-R: Quand même vous avez dû bien en chier avec nous 4 quand on était petits, on était pas faciles...
-M: Oh... Il ne faut pas exagérer, vous étiez des enfants vivants, en bonne santé. Des enfants normaux qui bougent, qui jouent qui crient.
   Malaise. Dans mon souvenir mon père ne nous désignait jamais sous d'autres qualificatifs que "Sales gosses" ou "Sales gniards". Dès qu'on s'amusait, il nous battait parce qu'on "faisait que des conneries" ou "trop de bruit", parfois au sang avec ce qui lui tombait sous la main.
   Non, dans mon souvenir nous étions d'infâmes petits démons qui méritions tout à fait de nous en prendre plein la gueule de la part de ce père si parfait... Difficile de remettre en cause cette autorité marquée dans l'âme et dans la chair!

   Hier, discussion avec Balthazar autour d'une infusion et d'un pétard:
-R: Pour moi un enfant maltraité, j'ai toujours eu l'image de l'enfant enfermé dans un placard et brûlé avec des cigarettes, pas l'image d'être battu au martinet, à la cuiller en bois,... Et pour toi?
-B: C'est les deux! C'est pareil! C'est de la maltraitance!
-R: Pour moi, la différence c'est que l'enfant brûlé est maltraité et que l'enfant tapé au martinet, c'est moi qui ai fait une bêtise... (pleurs)
   Malaise. Ma manière d'appréhender la violence est biaisée par la culpabilité, si mon père me tape, c'est que je le mérite. Je suis coupable, j'ai fait quelque chose de mal. J'ai encore du mal à mesurer l'horreur d'un tel acte... La petite Rose, elle, a bien senti que c'était injuste et cruel que ce père dont elle n'a jamais eu un mot gentil ou une caresse, puisse lui faire tant de mal..

   On peut oublier tant qu'on veut, refouler, ne pas y penser, notre mémoire d'enfant est toujours là quelque part, bien enfouie sous des couches de bons arguments.
   Si vous avez le moindre doute, écoutez la petite voix qui vous dit: "Et si...", autorisez-vous à fouiller un peu plus profond dans votre ressenti, dans votre histoire. Quel risque y a-t-il? Au pire vous vous trompez, et alors? ce n'est pas grave de chercher la vérité!
Mais vous le sentez vous aussi n'est-ce-pas ce malaise, cette peur diffuse de ce qu'on peut rencontrer au bout du chemin? Cette peur est la trouille toute naturelle de mettre fin à une autocratie parentale qui dure depuis l'enfance et nous empêche d'exister car elle nous dicte que faire et que ressentir depuis notre âge le plus tendre...
   Je veux briser ces chaînes, me libérer de cette dictature, de ce culte de la personnalité qui m'empêche depuis 30 ans de me voir telle que je suis...
   Beaucoup de courage à tous,
   Rose